You Just Won The Game

on October 19 | in interouèbe | by | with 12 Comments

Débarrassons nous en tout de suite : “You just lost the game“. Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, “The Game”, c’est un virus mental à l’origine mystérieuse et dont le principe se résume en trois règles :

1 – Vous êtes en train de jouer à The Game (et par extension, tout le monde, partout, tout le temps, qu’il le sache ou non, joue aussi)

2 – Si vous pensez à The Game, vous avez perdu

3 – Chaque défaite doit être annoncée à au moins une personne.

Certains y voient un jeu amusant, d’autres une grosse perte de temps voire une source d’énervement. Notre ami Harry Tuttle considère plutôt la chose comme une métaphore de la vie avec un message épicurien. On peut aussi voir ça comme une métaphore de la vie avec un message nihiliste/zen, parce que toute tentative de gagner The Game est vouée par nature à l’échec.

The Game n’a pas de sens, mais il révèle sans doute plein de choses sur la psychologie des joueurs : la seule “stratégie gagnante” est en effet de faire perdre autant de personnes que possibles avec vous, de sorte que votre défaite perde de son importance. Du coup c’est une des sources de trolling les plus courantes sur 4chan, où on trouve toujours de nouvelles façons, subtiles ou pas, d’amener un “You Just Lost The Game”.

you-just-lost-the-game

La question de l’origine de The Game reste (et restera à jamais, sans doute) irrésolue. Le site Losethegame.com a cependant fait des recherches approfondies, qui datent la première mention online de The Game sur un blog en 2002 et en à trouvé des origines possibles chez Tolstoï et Dostoïevski qui jouaient au jeu de l’ours blanc, jeu impossible dont le but est de se concentrer pour ne pas penser à un ours blanc.

Leur théorie la plus solide retrace l’origine de The Game à l’université de Cambridge dans les années soixante-dix. A l’origine, des mathématiciens auraient tenté d’inventer un jeu qui ne correspondrait pas à la définition de John Von Neumann, l’inventeur de la théorie des jeux. C’était un jeu complexe qui tournait autour du principe de “ne pas penser à la station de métro “Finchley Central”. Au milieu des années 1970, les membres du club de science fiction de l’université simplifient le jeu en ne retenant plus que cette règle là. A quel moment “Finchley Central” serait devenu “The Game”, personne ne peut le dire, mais en tout cas la geek cred du jeu est assurée.

Zelda can't triforce

De mon côté je viens de trouver un autre élément qui pourrait être en partie à l’origine de The Game, et qui en plus convient à ma façon d’y penser. Vous savez sans doute que Sherlock Holmes est un personnage de fiction. Pourtant, comme avec sans doute beaucoup de personnages si populaires, anciens et ayant connu mille et une adaptations, un nombre significatif de personnes pensent que Sherlock Holmes était un personnage historique. Cette zone de flou entre réalité et fiction s’étend des deux côté : beaucoup de gens se demandent si Jack l’Eventreur était réel (et pas dans le sens “N’était-il pas avant tout une projection de l’inconscient collectif anglais à travers les médias ?”)

De son vivant, Conan Doyle recevait déjà des lettres de lecteurs qui voulaient embaucher Sherlock Holmes, mais parmi les lecteurs les plus passionnés et éclairés de Sherlock Holmes s’est développé dès le début du vingtième siècle ce qu’entre eux ils appellent aujourd’hui “The Game”, ou “The Great Game”. Le principe de ce jeu, c’est de faire tout comme si Sherlock avait réellement existé, ce qui implique généralement de trouver des explications aux incohérences dans les romans (la plus facile : Watson, le narrateur, s’est trompé).

Dorothy Sayers, elle même auteur de romans policiers, membre fondateur du Detection Club et essayiste, a évoqué le Great Game et ses règles en 1947 dans son recueil Unpopular Opinions, l’expliquant comme un outil de critique littéraire. Ca reste quand même avant tout un jeu de geeks, qui se termine aujourd’hui en murder parties.

Ca colle donc plutôt bien avec l’idée que je m’étais faite de The Game la première fois que j’ai rencontré le concept.

The Game c’est la réalité, c’est le monde, et c’est un jeu. Penser au Game, c’est se rendre compte que nous sommes dans la caverne de Platon, dans la matrice, dans un rêve dans un rêve dans Inception. Dans le vocabulaire des gangsters de The Wire, “The Game” c’est le business de la drogue, et au fur et à mesure des saisons on découvre que c’est un jeu auquel participent aussi la police, les politiciens, les profs, les journalistes… Tout le monde. Dans ce sens là, penser au Game, c’est prendre du recul et avoir une approche holistique de la société, et prendre conscience qu’on n’est qu’un pion.

Quel que soit le niveau choisi, penser au Game, c’est se rendre compte que comme Sherlock Holmes, notre individualité n’est qu’une fiction, que nous ne sommes que des pions sur l’échiquier le l’hyperréalité, que notre libre arbitre n’est qu’une illusion du multivers, ou bien que nous sommes des hologrammes. Je l’admets, c’est une interprétation très personnelle qui était sans doute bien loin de l’intention des créateurs du Game. Ne serait-ce que parce que dans ce sens, quand on pense à The Game, on gagne un peu.

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12 Responses to You Just Won The Game

  1. Beaucoup de recherches et de vérités dans ce post.

  2. recher says:

    OK. Nouveau jeu. (The game)²

    – Tout ceux qui ont perdu à The Game sont en train de jouer à (The Game)², qu’ils le sachent ou non.

    – Si vous pensez que vous avez pensé à The Game, vous avez perdu (The Game)²

    – Votre défaite est annulée si vous parvenez à faire perdre quelqu’un à (The Game)² sans le faire perdre à The Game.

    – Obi-1 Kenobi.

  3.   says:

    /b/ > Sherlock Holmes

    also…

  4. G! says:

    A partir d’un moment, j’aimerais savoir qui peut avoir l’autorité de me faire jouer si je n’en ai pas envie.
    Ouais, hein?
    Du coup, je m’en fout un peu de voir “The Game” un peu partout. Mais l’article sur icelui est bien.

  5. ramassebananes says:

    Ben moi j’ai rien compris

  6. Le Forban says:

    Fascinant travail d’interprétation! Intellectualisation de l’absurde originel en fait… héhé la question est là! Est-ce qu’on peut? Puisqu’on en arrive à l’impossible, l’exact inverse “you just win the game”. Donc si cette réalité n’est pas foutu d’avoir une forme concrète – qu’on sache dans quel sens la prendre- alors elle n’existe pas vraiment puisque notre cortex ne supporte pas d’avoir à faire cohabiter les-dites réalités…

    Bref, vous voyez du sens, vous?
    Il faudrait sortir du mode de pensé cyclique, prendre le temps… Mais la pensé c’est chronophage et j’ai -sans doute- bien mieux à faire!

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